mercredi 3 septembre 2014

Production agricole : quel est l'intérêt du pastoralisme ?

Pour les éleveurs en zone difficile, le pastoralisme est partie intégrante du système de production. En montagne, l'altitude, la pente, l'exposition, le climat sont autant de facteurs qui imposent une certaine conduite. Les animaux partent en estive durant l'été pour garder les quelques prairies mécanisables pour faire des stocks pour l'hiver. La question qui se pose alors c'est :  si les conditions sont si difficiles, l'agriculture a-t-elle sa place dans ces espaces-là ? Un éleveur qui doit payer pour une mise en estive va voir ses charges augmenter. Celui qui doit surveiller le troupeau ne pourra pas constituer ses stocks. L'emploi d'un berger aura un coût certain. Tout un tas d'arguments "comptables" peuvent être avancés pour justifier de l'arrêt de ces pratiques. Et pourtant, pour toutes les raisons vues avant, et bien d'autres encore, ma réponse est OUI. L'agriculture doit perdurer dans ses espaces. Plus encore, ces estives, ces espaces considérés comme étant "peu productifs" peuvent constituer un véritable atout pour le troupeau et l'éleveur.

Mais de quel type de végétation est-il question ?
  Les broussailles
Arbustes envahissants, souvent détestés et combattus par les agriculteurs.



De fait, les arbustes représentent parfois un obstacle à la circulation du troupeau. De plus, lorsque ces derniers atteignent des tailles considérables, ils deviennent également des barrières visuelles entre les brebis, ce qui provoque une agitation du troupeau, rendant la garde difficile. Les broussailles peuvent aussi, dans certains cas, rendre l’accès à l’herbe difficile voire impossible, et développer des relations de concurrences avec les espèces herbacées. Pour finir, le défaut lié à l’utilisation des broussailles, pour un agriculteur, est le manque de lisibilité de l’ingestion, étant donné que les valeurs alimentaires de ce type d’aliment sont méconnues.

Pourtant, aujourd’hui, malgré ces inconvénients, qui n’en sont qu’en cas de développement non maîtrisé, les broussailles présentent de nombreux intérêts. Tout d’abord, elles peuvent représenter un abri pour les animaux selon la météo. Les arbustes sont également une sécurité pour le troupeau face aux aléas climatiques, puisqu’ils permettent une plus grande souplesse d’utilisation (production décalée : retard du desséchement de l’herbe au voisinage, maintien sur pied). Enfin, ces plantes constituent un complément non négligeable à l’herbe selon les saisons. En effet, les feuillages, rameaux, et fruits représentent une ressource considérable en période de sécheresse ou à l’automne par exemple. (Garde, 2011).


Toutefois, plus qu’un complément à l’herbe durant les périodes où cette dernière vient à manquer, les broussailles constituent une mosaïque de milieu très intéressante pour le troupeau. En effet, l’hétérogénéité alimentaire qu’elle apporte joue un rôle prépondérant dans le pilotage de l’ingestion : les quantités ingérées sur parcours embroussaillé sont supérieures à celles sur prairies « propres » (Meuret, 2010). Deux aspects sont nécessaires à la compréhension de ce phénomène : la diversité des valeurs alimentaires, et la diversité de la masse des prélèvements. Agreil et son équipe (2004) observent que des brebis au pâturage prélèvent environ 30 plantes différentes par jour. Cela induit une grande gamme de valeurs nutritionnelles en fonction des espèces. Cette diversité est utilisée quotidiennement pas le troupeau qui garantit, par ce biais, une ingestion stable en termes de quantité et de qualité. Chaque jour, les animaux alternent prélèvement de bonnes et mauvaises fourragères, sans suivre la hiérarchie établit par les valeurs pastorales. A cela s’ajoute l’ingestion de bouchées de tailles différentes : les grosses masses (herbes de gros format et broussailles) conduisent à une ingestion plus rapide (dit temps court), tandis que les petites permettent un flux ingéré plus lent (dit temps long). Les « grosses bouchées » sont nécessaires car plus la brebis ingérera vite des grosses quantités, plus elle aura du temps pour chercher, sélectionner les aliments, et consommer les herbes fines et rases. De plus, cette diversité stimule l’appétit. Agreil et Meuret (2004) relèvent également qu’il existe une organisation des temps de repas, avec une alternance de phases d’ingestion rapide et lente toutes les 10 minutes environ, ce qui aboutit à un flux ingéré moyen très régulier. Ainsi, le pâturage sur parcours embroussaillé amène les animaux à consommer des quantités supérieures que sur pâture « homogène », pour une durée équivalente.

Pour conclure sur cet aspect-là, il est clair que l'augmentation de l'ingestion permise par la présence de parcours embroussaillés est favorable au maintien, voire à l'amélioration de l'état des animaux, et donc à leur production, et cela, à moindre coût. L'intérêt économique est alors évident quand on voit le manque d'autonomie alimentaire de bon nombre d'élevages, et la part des charges de concentrés dans les comptabilités agricoles.

Bibliographie :

Agreil C., Meuret M., Vincent M., (2004) GRENOUILLE : une méthode pour gérer les ressources alimentaires pour des ovins sur milieux embroussaillés. Fourrages, 180, p.467-481.

Garde L., Aussibal G., Gautier D., Des systèmes d’élevage de petits ruminants basés sur le pâturage des parcours embroussaillés. Méthode d’approche et enjeux de gestion. In : Bernués A. (ed.), Boutonnet J.P. (ed.), Casasus I. (ed.), Chentouf M. (ed.), Gabina D. (ed.), Joy M. (ed.), Lopez-Francos A. (ed.), Morand-Fehr P. (ed.), Pacheco F. (ed.), (2011) Economic, social and environmental sustainability in sheep and goat production systems. Zaragoza: CIHEAM/FAO/CITA-DGA, p.243-258 (Options Méditerranéennes: Série A. Séminaires Méditerranéens ; n°100)

Meuret M., Modèle MENU : le berger vu comme un chef cuisinier. In : Meuret M. (coor), (2010) Un savoir-faire de bergers. Educagri éditions, Editions Quae, 332p. 

samedi 15 février 2014

Multifonctionnalité du pastoralisme

            Parce que le pastoralisme est avant tout pour moi une activité agricole, je vais consacrer la plupart de mes futurs postes à ce sujet. Je garde, comme on pourrait dire, le meilleur pour la fin. Mais pour plaider la cause du pastoralisme, il faut mettre en avant ses autres atouts, car, malheureusement, ils intéressent souvent plus les personnes non issues du milieu agricole que l'activité de production. Les politiques, les économistes, les citadins n'ont que faire d'une poignée d'agriculteurs et bergers qui exploitent les territoires difficiles d'altitude, et peuvent voir en cela un manque de compétitivité, le maintien de pratiques archaïques, voire même anti-écologiques vis-à-vis des grands prédateurs. Alors, avant de parler du monde si mal vu des agriculteurs, parlons économie, environnement, aménagement du territoire, société... Quel programme...

La montagne est un espace caractérisé par une diversité conséquente de milieux et de peuplements végétaux. Or, le pastoralisme joue un rôle non négligeable dans le maintien d’une biodiversité riche. En effet, le pâturage, par les perturbations qu’il impose au couvert végétal, limite l’expression de la dominance de certaines espèces, permettant de la sorte, la coexistence d’un nombre de plantes supérieur, assurant ainsi une plus grande hétérogénéité du milieu (Camacho, 2004). Mon prochain billet sera consacré à l'impact du troupeau sur les prairies et inversement.

Mais la participation du pastoralisme à la structuration des paysages est probablement l’enjeu auquel les usagers sont le plus sensibles. Les pâturages d’altitude et la forêt sont étroitement liés par des relations de concurrence. En effet, il existe une connexion étroite entre les dynamiques végétales et les pratiques agricoles : un abandon ou une sous-exploitation des pâturages d’altitude va modifier le fonctionnement de la végétation, en autorisant l’expression des relations de dominances entre espèces. Or, dans une grande majorité de cas, cela va conduire à une recolonisation végétale spontanée par des ligneux: embroussaillement et fermeture du paysage (Delcros, 1999). Entre le stade ouvert (pelouses, prairies), et le stade fermé (embroussaillement), il existe des états intermédiaires d’équilibre fragile qualifié de mosaïque paysagère (Lefeuvre, 2013). Ces mosaïques sont par ailleurs plus intéressantes d’un point de vue environnemental puisqu’elles correspondent à une grande diversité de milieux. Pour finir, le pastoralisme est bien le maître d’ouvrage de la construction des paysages, puisqu’en fonction de l’intensité des pratiques appliquées sur le territoire, il va permettre le maintien d’espaces ouverts ou le développement de mosaïques paysagères.


          Autre fonction remplit par l’activité pastorale : la maîtrise de certains risques naturels. En effet, le pâturage des pentes des montagnes limite les risques d’avalanche en retenant le manteau neigeux, au contraire d’une herbe non pâturée qui va se coucher à la première neige et rendre la surface glissante. L’exploitation d’alpages humides peut également réduire le risque de glissements de terrains (Bornard et al., 1999). Par ailleurs, dans les régions sèches du sud de la France, le pastoralisme participe à la défense des forêts contre l’incendie (DFCI). Entre les régions en déprise, qui subissent un enfrichement important, et les taillis difficilement pénétrables et hautement inflammables des régions méditerranéennes, le berger et son troupeau jouent un rôle crucial. En effet, le pâturage permet de nettoyer ces territoires et de créer des coupures qui s’opposeront à la progression du feu, en cas d’incendie. Des subventions existent d’ailleurs pour encourager les éleveurs à utiliser ces zones, dont la valeur agronomique est souvent inférieure à des pelouses ou des prairies (Corbet et al., 2012).

Finalement, à travers le pastoralisme, c’est la vie économique et sociale en montagne qui est maintenue. Avec l’exode rural, des villages entiers se sont retrouvés vidés de leurs habitants. Les éleveurs et bergers constituaient, de fait, l’essentiel de la population, et permettaient à des commerçants de s’installer et de faire vivre les communes. Aujourd’hui, de nombreux territoires sont concernés par cette déprise, avec comme conséquences un accès restreints aux services, des aménagements limités, ce qui aboutit à un cloisonnement parfois considérable. Enfin, par son rôle d’entretien de l’espace et des paysages, le pastoralisme permet, dans une certaine mesure, d’accroître l’attractivité touristique de ces régions, et donc renforce l’activité économique en montagne. L’ouverture de l’espace pastoral favorise son aménagement, au profit des activités agricoles mais également touristiques (Charbonnier, 2012). Toutefois, bien que le tourisme revitalise ces secteurs, il rajoute une complexité quant à la gestion des pâtures d’altitude qui sont maintenant le support de nombreux loisirs.

            Ce sont ces fonctions multiples qui confèrent au pastoralisme son importance et qui explique pourquoi les différents acteurs de ces territoires plaident aujourd’hui sa cause.


Références :

Bornard A., Cozic P., 1998. Milieux pâturés d’altitude. I- Intérêts multiples de ces milieux gérés par le pâturage domestique. Fourrages, 153, p.81-95.

Camacho O., 2004. L’alimentation des troupeaux peut-elle empêcher le boisement spontané des espaces ruraux dans les Alpes du Nord ? Organisation spatiale des pratiques fourragères et d’entretien mécanique des prairies permanentes dans la vallée d’Abondance (Haute-Savoie). Institut National Agronomique Paris-Grignon. Thèse pour l’obtention du doctorat d’agronomie, 334p.

Charbonnier Q., 2012. 1972 – La loi pastorale française. Association Française de Pastoralisme et Cardère éditeur, Lirac, 144p.

Corbet T., Guérin G., Leborgne M., Leibig C., 2012. Entretien de l’espace et production agricole : concurrence ou complémentarité. VetAgro Sup, Lempdes, 4p.

Delcros P., 1999. Fermeture des paysages et modification de la biodiversité. Etat des connaissances et perspectives. Muséum National d’Histoire Naturelle, Cemagref, Grenoble, 100p.

Lefeuvre M., 2013 Dynamiques végétales contemporaines dans les estives de la Chaîne des Puys, pour une approche intégrée. Université Blaise Pascal, Clermont Ferrand. Thèse pour l’obtention du doctorat de géographie, 355p.

samedi 11 janvier 2014

Brève histoire du pastoralisme

Pour comprendre le pastoralisme d’aujourd’hui ainsi que ses problématiques, il semble nécessaire de revenir succinctement sur une part de son évolution. En effet, les pâturages d’altitude actuels sont le résultat d’une histoire ancienne qui remonte à l’âge de bronze. Les paysages se structurèrent peu à peu, avec l’expansion des pâtures au détriment des forêts.
Des phénomènes de crues dévastatrices dès la fin du XVIIIe siècle, engendrèrent une intervention du pouvoir français au cours de la deuxième moitié du XIXe. Plusieurs lois furent ainsi mises en place pour encourager le reboisement dans ces zones sensibles et assurer la pérennité de la production forestière nationale.

Cadre législatif et réglementaire (Lefeuvre, 2013)
En 1882, la loi sur la Restauration des terrains de montagne permit aux forestiers de s’imposer comme les aménageurs de la montagne, jusqu’au début du XXe siècle. Ces lois eurent un impact important sur les sociétés montagnardes qui subirent le contrôle de l’Etat pour la première fois, remettant en cause la gestion locale jusque-là en place. C’est la fin de la période d’euphorie, et le début de la reforestation qui marque les prémices de l’écroulement du pastoralisme dans certaines zones (Charbonnier, 2012).

La gestion des espaces montagnards par les forestiers et l’exode rural dès la fin du XIXe contribuent à une sous exploitation et un enfrichement progressif des pâtures. La modernisation de l’agriculture, qui s’accélère après la seconde guerre mondiale et la mise en place d’une politique agricole, incitent au délaissement des territoires difficiles de montagne. Le pastoralisme est alors vu comme une activité dépassée et non rentable. Plus encore les estives sont vues comme des freins au progrès technique et à la spécialisation agricole prônés à cette époque. Le foncier souvent très morcelé de ces territoires rend difficile leur aménagement. Ces zones, où l’intensification est impossible, sont abandonnées au profit des plaines : on assiste à une simplification des espaces agricoles au détriment de la biodiversité. Par ailleurs, les spécificités de cette activité n’ont pas été prises en compte lors de l’élaboration de la politique agricole, accroissant encore l’exode rural des territoires de montagne. Les quelques éleveurs rescapés se sentent délaissés et grandement défavorisés face aux agriculteurs des plaines : qualité de vie moindre, revenu faible, cloisonnement, pour une pénibilité du travail supérieure (Charbonnier, 2012).

Il faut attendre la deuxième moitié du XXe siècle pour que l’Etat se préoccupe de l’abandon de l’agriculture de montagne et l’embroussaillement subséquent. Car en effet, la disparition quasi-totale du pastoralisme dans certaines zones a eu de nombreux impacts : paysager, environnemental, social. Pour redynamiser ces territoires et encourager cette activité, la loi pastorale française est élaborée en 1972. Elle va ainsi améliorer la gestion des espaces montagnards, grâce à des outils à disposition des éleveurs et des propriétaires : association foncière pastorale, convention pluriannuelle de pâturage, groupement pastoral. Par ailleurs, du fait des excès d’intensification agricole et de leurs conséquences sur l’environnement, la politique agricole commune va peu à peu intégrer des subventions en faveur de l’environnement à partir des années 90. Ces aides (prime à l'herbe, mesure agro-environnementale, …) vont permettre aux agriculteurs des espaces pastoraux de bénéficier d’un appui financier jusque-là inaccessible pour ce type de systèmes. Elles vont engendrer un regain d’intérêt progressif pour les pâturages extensifs, qui va s’accroître jusqu’à maintenant où les préoccupations environnementales sont omniprésentes. Certaines collectivités vont également faire le choix de s’engager en faveur de cette activité, à travers un subventionnement et un accompagnement des gestionnaires d’estive.


Cependant les systèmes actuels ne sont plus comparables à leurs ancêtres : alors que les éleveurs d’autrefois étaient souvent diversifiés ou pluriactifs, avec des troupeaux de petite taille gardés par des bergers sur des terrains collectifs, produisant de la laine et ayant pour mission de fertiliser les terres cultivables ; aujourd’hui les système se caractérisent par une spécialisation, avec des troupeaux de grandes tailles, une production de viande ou de lait nécessairement élevée pour faire face aux charges de l’exploitation, un gardiennage non systématique, un foncier variable . De plus, les territoires ont aujourd’hui des enjeux différents : embroussaillement parfois important, tourisme vert, prédation, … Ainsi, l’activité pastorale persiste, mais sa pérennité soulève encore de nombreuses questions dans un monde où la production maximale reste encore l’objectif prioritaire des acteurs du secteur agricole.


Charbonnier Q., (2012) 1972 : La loi pastorale française. Edition La Cardere, 144p.
Lefeuvre M., (2013) Dynamiques végétales contemporaines dans les estives de la Chaîne des Puys, pour une approche intégrée. Université Blaise Pascal, Clermont Ferrand. Thèse pour l’obtention du doctorat de géographie, 355p.

samedi 4 janvier 2014

Le métier de berger

Je tiens à remercier Ouragan pour le lien vers le reportage sur Le berger des Hautes-Alpes :

"Dans les Alpes, Humbert raconte sa vie de berger et son profond respect de la nature. Sous la pluie, dans le vent ou dans le froid, il mène son troupeau sans relâche : des gestes simples, immuables, mille fois répétés, que son grand-père, en son temps, réalisait déjà. Il pratique la solitude comme un art et comme un choix de vie, ses femmes successives ne l'ayant pas suivi dans sa vie d'ermite. Le soir, les seuls hommes qu'il côtoie sont les autres bergers, des Italiens, avec qui il lui arrive de veiller et de chanter avant que les neiges des sommets ne les séparent jusqu'au prochain printemps." Source : France 5

Je vais donc en profiter pour réagir sur cette vidéo et avancer quelques idées sur le métier de berger.

Dans le reportage, Humbert, le berger suivi par l'équipe télévision, n'est pas uniquement pâtre, il est éleveur berger. Il fait référence à la garde du troupeau sur l'année et également à ses choix de sélection de brebis. Les moutons lui appartiennent, il n'a pas comme unique rôle la garde des animaux durant l'estivage. 
En fait on parle du métier de berger mais peut-être devrions-nous dire les métiers de berger. En effet, on a des éleveurs-bergers sédentaires, des éleveurs-bergers nomades ou encore des bergers qui gardent les brebis d'éleveurs du secteur. Toutefois, on peut s'accorder sur une chose : un berger est une personne chargée de la conduite, de la garde, de la surveillance et de l'entretien d'un troupeau d'ovins. Qu'il soit employé ou éleveur, que les brebis lui appartiennent ou pas, leur préoccupation principale reste la garde du troupeau.
Je voudrais également réagir sur une des idées avancée par Humbert : le métier de berger ne s'apprend pas. En soit, je suis d'accord, beaucoup de bergers n'ont pas suivi de formation, ont appris sur le terrain, par la famille, des amis, ... Mais aujourd'hui ou de plus en plus de rêveurs, de citadins prennent une estive, à la recherche d'une "communion avec la nature" le temps d'un été, il est quand même bon d'insister sur la nécessité de connaître les aspects techniques du métier : comment mener un troupeau, comment travailler avec les chiens, quels sont les signes de mal-être de l'animal, comment attraper une brebis, la soigner, repérer les signes d'une mise-bas prochaine, mais également tout ce qui concerne la gestion de l'herbe, comment faire profiter les animaux et assurer la pérennité de l'alpage ? A connaissance égale, vous trouverez de bons et de mauvais bergers, mais il y a quand même un "minimum" à savoir. Je dirais même que les différents enjeux actuels des territoires pastoraux impliquent d'avoir des connaissances de plus en plus vastes pour être reconnu comme étant un bon berger. Aujourd'hui, cette mission n'est plus réservée au simplet de la famille, c'est un métier passion, prenant, difficile, et qui oblige à avoir des compétences solides.

J'en viens donc à discuter du métier lui-même. Ce que je n'aime pas trop avec ce type de reportage c'est qu'on a toujours l'impression que berger c'est un métier, certes d'ermite, mais "trop bien", facile, où l'on marche un peu, on regarde évoluer les animaux tranquillement assis dans l'herbe sous le soleil d'été, et fini par manger et boire avec d'autres bergers autour d'une chanson. C'est une version idyllique du métier.
Berger c'est se lever à 4-5-6 h du matin, rentrer du travail parfois à 23 h, être en alerte en permanence, d'autant plus sur les estives sur lesquelles le loup est présent, ne pas avoir de congés, ni même une journée de tranquillité, c'est affronter les éléments, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige; surtout quand il pleut ou qu'il vente puisque ça agite les animaux. C'est vivre dans des conditions précaires pour beaucoup, dormir dehors parfois, encore aujourd'hui, c'est faire face aux potentiels problèmes avec des touristes irrespectueux, faire avec la volonté des éleveurs quand le troupeau n'appartient pas au berger. Berger c'est X heures de marche par jour, tantôt chargé de pierres à sel, tantôt de clôtures mobiles, c'est vivre avec le risque de perdre des animaux. Berger c'est vivre loin de la famille dans beaucoup de cas, ne pas toujours manger varier quand les magasins sont difficilement accessibles, dormir peu, avoir froid, avoir chaud. C'est ne pas se poser du tout quand les brebis n'arrivent pas à s'arrêter pour manger (tourisme, météo, herbe disponible) et qu'il faut monter dix fois le quartier pour calmer les brebis en haut, puis en bas...
Alors certes c'est un très beau métier dans lequel il est possible de vivre des moments inoubliables, mais pour beaucoup, ces moments-là sont plutôt les mauvais, les attaques, les pertes d'animaux... Et même si c'est loin de briser la passion de ces hommes et femmes, c'est un aspect qui ne doit pas être négligé. Berger ce n'est pas un emploi, c'est une façon de vivre sa vie.


Pour apporter un fondement scientifique à mes derniers propos, voici un extrait de résultats issus d'une étude réalisée sur une estive de moyenne montagne en 2013, et cherchant et évaluer le travail effectué.

Quelques données sur l'estive : 
L'estive considérée fait 775 ha avec un embroussaillement important. Deux bergers y gardent 2100 brebis allaitantes (issus de 11 élevages différents) pendant 5 mois. Le loup n'est pas présent dans le secteur, mais l'estive subit pleinement l'influence d'une grande ville située à proximité, et de paysages très connus, à la base d'une fréquentation touristique très intense. Par ailleurs, l'estive n'est pas constituée d'une montagne, avec des quartiers directement découpés selon l'altitude et parcourus selon la saison, mais de 11 secteurs répartis sur 8 volcans, à altitudes équivalentes, dont la plupart ne sont pas suffisamment vastes pour accueillir la totalité du troupeau. Cet environnement nécessite donc la constitution de 2 voire 3 sous-troupeaux selon la période et les zones pâturées. 

Résultats de l'étude :
Le temps de travail à fournir en fonction du secteur a été estimé, par un suivi régulier des bergers, en prenant en compte les durées de déplacements. Dans un premier temps, il s’agit de valeurs en condition météo favorable.
Trois types de travaux auprès du troupeau sont observés :
-          La garde : qui consiste à rester avec le troupeau, orienter le mouvement des animaux, informer et gérer le public qui peut déranger les brebis,
-          La surveillance : il s’agit d’une observation à distance depuis la cabane. Étant bien localisée, elle permet de surveiller les brebis sur de nombreux secteurs. Même si ce travail semble anodin, il est nécessaire. En effet, le passage de touristes, la météo, ou simplement une brebis peuvent provoquer des mouvements conséquents du troupeau (égarement du troupeau, dégâts, accidents).
-          La vérification : elle a lieu dans les secteurs qui ne sont pas gardés : un berger va vérifier l’état des brebis, l’état de la végétation, ouvrir ou changer les parcs s’il y en a.


Dans le cas d’une météo défavorable (pluie, neige), le temps de garde s’allonge car il faut rester en continu auprès du troupeau : + 4 h/j de garde. 
A cela s'ajoute le temps de pose des clôtures mobiles :


Nombre de filets
Temps de travail pour 1 UTH
Filets le long de la route/train (secteur 1)
20
5h
Secteur 2
35
16h
Entre secteur 4 et 5
10
4h
Entre secteur 5 et 2
10
4h

Les clôtures dont il est question ci-dessus correspondent aux filets « obligatoire » à la gestion du troupeau. À cela s’ajoute la construction de parcs pour maintenir le troupeau dans une zone à améliorer et les parcs pour les malades. Puisque le temps nécessaire au transport des filets varie considérablement d’un secteur à l’autre, de même que la pose (fonction de l’embroussaillement), la durée nécessaire à la constitution de ces parcs n’est pas aisément évaluable.

Ainsi, en prenant un exemple issu du calendrier de pâturage, voici le temps estimé d’une journée de travail type, dans le cas d’un troupeau entièrement localisé sur le secteur 2 (fin mai : troupeau incomplet), avec pour objectif de les emmener sur le secteur 1 le jour d’après :

Troupeau localisé sur le 2
Prochain secteur visé : 1
Total des heures
Garde : 11h30
Pose des filets : 5h
16h30
Surveillance : 5h
+ 5h


= 21h30/j


Notons par ailleurs qu'ici n'est pas inclus le temps passé à soigner les animaux, pas plus que les tris assez nombreux effectués avec les éleveurs en fin d'estivage.
Les loups sont ici remplacés par les touristes, qui, bien que moins dangereux pour le troupeau, sont souvent très usants, du fait de leur capacité à ne pas respecter le travail des bergers, à discuter et polémiquer.

Ainsi, même si le travail sur cette estive peut ne pas être représentatif de toutes les estives, de par, notamment, la typologie du territoire, il donne une assez bonne idée de la quantité de travail importante qui incombe aux bergers durant la saison.


Je voudrais finir par une idée avancée par une bergère dans le reportage : le métier de berger fait partie des fondements de l'humanité puisqu'il est le signe du passage à la sédentarité, avec la garde des troupeaux et la mise en culture. Cette vision des choses est très intéressante et invite à une petite méditation sur le pastoralisme.







mercredi 1 janvier 2014

Nourrir

Je voudrais fêter la fin de l’année 2013 en faisant une digression (quoi déjà ??).
Je suis souvent effarée devant le manque de compréhension de la société à l’égard du monde agricole. Le clivage entre milieu urbain et rural grandit de jour en jour, et je dirais même parfois entre la société agraire et « les autres ». L’image de « bouseux » est maintenant ancrée dans l’imaginaire urbain, avec parfois un certain mépris à l’encontre des éleveurs (pas uniquement). J’avoue ne pas comprendre de tels comportements.
Les français oublieraient-ils le but premier de l’Agriculture (j’estime qu’elle mérite une majuscule) ?
Aujourd’hui, beaucoup de reproches leurs sont souvent adressés : pollution, intoxication, maltraitance animale, ou le fait d’être « assisté » par l’Etat. Si ces accusations sont plus ou moins discutables, et mériteraient chacune d’être traitée entièrement dans un article, je pense qu’il est nécessaire de revenir à la base : l’agriculteur cultive la terre, élève des animaux pour NOURRIR les hommes.
Ca semble tellement simple que je me sens stupide de le dire. Pourtant, j’ai parfois l’impression qu’on oublie ce point essentiel : la nourriture. Dans notre société où l’on passe de moins en moins de temps à cuisiner, où l’on consomme de plus en plus de plats préparés, certains semblent penser que la nourriture pousse directement dans les usines agroalimentaires. Heureusement (ou malheureusement pour eux) que les actions syndicales des agriculteurs sont là pour rappeler qu’ils existent (pas forcément de la meilleure manière). Les assiettes ne se remplissent pas toutes seules. Il faut des travailleurs passionnés ou pas, de plus en plus découragés, parfois désœuvrés, pour travailler 365 jours par an, afin d’assurer la naissance, la croissance et la meilleure qualité possible des animaux que vous vous ferez le plaisir de déguster sans une ombre de reconnaissance.
Je ne suis pas ici pour prôner le mode « productiviste », mais juste rappeler le but premier de l’agriculture, quelque soit l’orientation choisie ou les modes de production (intensive, raisonnée, bio, …). Tous sont rassemblés autour de cette cause, qui n’a pas fini de faire parler, avec l’augmentation croissante de la population mondiale et française, additionnée pour le pays, à une perte croissante des surfaces agricoles disponibles.
Pour aller plus loin, je dirais que l’orientation générale de l’agriculture française n’est pas uniquement le fait des éleveurs eux-mêmes, mais surtout de la consommation. De plus en plus de grands débats éclatent ici ou là au sujet du bien-être animal, de la qualité des produits, de la pollution induite par l’Agriculture et surtout l’élevage, mais étrangement, les grandes idéologies s’arrêtent souvent à des mots qui perdent leur sens face aux étales des supermarchés. Qui aujourd’hui achète uniquement français ? Qui s’intéresse aux signes de qualité ? ou mieux encore, cherche à s’intéresser aux facteurs de production ? Les éleveurs tentent de faire des efforts pour améliorer le bien-être, diminuer l’impact environnemental, …, mais cela engendre un coût qui n’est pas toujours suivi d’une augmentation suffisante du prix touché par l’éleveur.
Produire des agneaux en montagne a un coût évident, lié aux contraintes physiques, aux aléas climatiques, … Pourquoi aujourd’hui les français préfèrent les agneaux néozélandais ? Car c’est la crise, et donc le français moyen va préférer se tourner vers une viande bon marché. Quelles sont les conséquences sur la santé, sur l’environnement, l’économie locale ou le maillage social ? Qu’importe, ce ne sont que des grands mots qui font polémiques et dont les effets positifs sur le porte monnaie se feront sentir bien avant que les dégâts soient perceptibles.
Soutenir l’environnement, l’économie française ou la cause animale c’est avant tout soutenir l’agriculture française, chacun selon l’orientation qui lui convient, manger français, rechercher l’information, et même si ça doit passer par le sacrifice d’une sortie pour amortir la différence de prix. C’est en consommant français qu’on peut rémunérer les agriculteurs et leurs donner la possibilité d’investir, d’innover, et d’abord de se maintenir, afin de rechercher toujours une performance supérieure, qu’il soit question d’économie, d’environnement ou de bien-être animal.
Pour finir, je dirais qu’il est important de garder à l’esprit le rôle nourricier de l’Agriculture, qui mériterait respect plutôt qu’accusation ou dénigrement par ceux qui en dépendent totalement. Il n’y a rien de dégradant à être agriculteur, c’est une noble et lourde tâche que de nourrir le monde.

Bonne année à vous !

mardi 3 décembre 2013

Le pastoralisme complexé

Il est loin le temps où les bergers gardaient les moutons dans ces territoires reculés, seuls au monde, en échange d'une miche de pain et d'un verre de mauvais vin. Aujourd'hui, Pastoralisme est synonyme de complexité et modernité.

Mais avant d'aller plus loin, il est nécessaire de définir ce terme. Qu'est-ce que le pastoralisme ?
Le pastoralisme est défini comme l'action d'envoyer un troupeau dans une estive pendant une longue période, souvent l'été, sans que les animaux reviennent sur les fermes des éleveurs. C'est la notion de transhumance. Les animaux pâturent, en montagne le plus souvent, et libèrent ainsi les prés autour des exploitations agricoles, permettant ainsi à l'éleveur de faire ses stocks fourragers pour préparer l'hiver.
Il s'agit, certes d'une activité ancestrale, mais qui, pourtant présente de multiples intérêts : 
- une action bénéfique sur l'environnement : effet positif du pâturage sur la biodiversité, création de mosaïques d'habitats
- un frein à certains risques naturels : limitation des risques d'incendie, d'avalanche, de glissement de terrain
- un impact certain sur la structure des paysages ruraux : effet sur la fermeture des paysages
- un maintien d'actifs agricoles en zones défavorisées
- un rôle dans le développement de l'économie en montagne : un agriculteur participe au maintien de 5 emplois autour de lui. Ces actifs conservent le tissu social aujourd'hui délabré dans ces territoires reculés : maintien des services. Par ailleurs, leur rôle sur l'environnement et le paysage augmente l'attractivité touristique de la région, avec toutes les retombées économiques qu'il peut y avoir derrière.

Le pastoralisme est aujourd'hui victime de son passé. Les gens se plaisent à voir le berger dans les montagnes lors de leurs balades dominicales, témoignage d'un autre temps, au grand désespoir des éleveurs et bergers. Non, cette activité doit maintenant être confortée, pour toutes les raisons citées plus haut, et qui seront développées individuellement par la suite.

dimanche 24 novembre 2013

Le pastoralisme : une activité à défendre

Les espaces pastoraux sont des milieux qui ont été forgés par l’élevage, et témoignent d’une histoire et d’une tradition importante. Pourtant aujourd’hui, ces espaces remplissent d’autres fonctions. Ainsi, le rôle du pastoralisme dans la structuration des paysages est prépondérant : maintien d’espaces ouverts. Il contribue aussi largement à la biodiversité végétale de ces territoires, et protège contre certains risques naturels, tels que les avalanches, les incendies et les glissements de terrain. Par ailleurs, ces territoires sont le lieu de nombreuses activités récréatives : randonnée, équitation, VTT, parapente. Et ces fonctions de l’espace pastoral sont telles que l’usage premier de ces territoires en est occulté : la production agricole.

Le but de cette démarche est de faire découvrir le pastoralisme tel qu'il est aujourd'hui : le résultat d'une histoire, mais pas pour autant une activité désuète, juste bonne à divertir les touristes. C'est un mode de production dans l'ère du temps, "durable", et qui répond à de nombreux enjeux actuels. Système agro-écologique par excellence, le pastoralisme doit d'abord être appréhendé comme le résultat du travail effectué par les éleveurs, pour la production, et donc comme une réelle activité économique.

A travers ce blog, je vais tenter de vous faire découvrir cette activité, mais également les nombreux enjeux des territoires pastoraux. Aujourd'hui, alors que l'économie tend à rechercher une production toujours plus importante, ces systèmes de production, dont on reconnait pourtant l'intérêt communautaire, sont en sursis, et méritent d'être mis en avant, et défendus par la profession et les politiques.